Les trompes du Faï : une expérience sonore unique

C’est perché à mille mètres d’altitude, dans les moyennes montagnes des Hautes-Alpes, que sont sorties de terre en 1994 deux étranges trompes de béton, de métal et de bois. Lorsque l’on ne connaît pas les lieux, on les rencontre par hasard, par accident et on est surpris par leur côté massif… mais aussi par le son qu’elles produisent !

Une pour les basses, une pour les médiums et les aigus ; ces trompes sont en réalité d’immenses amplificateurs de son – ou des orgues naturelles – qui jouent avec les aspérités de la falaise de la Plane qui leur fait face. Elles font « chanter la montagne », comme se plaisent à dire les habitants du village voisin.

La falaise de la Plane, responsable des échos, photographie prise depuis les trompes.

Ce système unique au monde, ravit les oreilles de centaines de mélomanes, amoureux de la montagne et surtout des musiciens qui trois fois par ans se laissent aller dans des improvisations de chants, bruitages, musique concrète, électronique ou même folklorique dans un cadre idyllique entre monts et lacs.

Les trompes du Faï : Histoire et techniques de création

Les trompes du Faï sont situées à une heure de randonnée au-dessus du village de « Le Saix » dans les Hautes-Alpes, au cœur d’un cirque montagneux. À proximité, on y trouve une ferme qui accueille, entre-autres, chaque année l’association des Villages des jeunes.

Au début des années 90, les adolescents qui passaient l’été à travailler à la ferme, avaient pour habitude de faire de petites soirées pour couronner leur dur labeur. C’est en 1991 que l’un d’eux, répondant au nom de Jacques Châtaignier – et qui deviendra plus tard directeur du chantier des trompes – intéressé par le renvoi sonore provoqué par les aspérités de la falaise, eut l’idée de tourner deux enceintes stéréo de 50 watts vers la falaise lui faisant face. C’est alors que quatre échos, d’un timbre unique, se firent entendre. Ils décidèrent tous d’exploiter ce phénomène intéressant l’été suivant. En 1992, Ils firent venir de Nice plusieurs enceintes, et à l’aide d’un socle de béton bâti pour l’occasion, ils construisirent un mur d’enceintes face à la falaise de la Plane, comme l’avait fait Jacques Châtaignier avec ses deux enceintes. Malheureusement, ce fut un échec : le son était inaudible. 

Dans ce documentaire, vous pourrez entendre les propos des différents acteurs du projets, de même que de magnifiques extraits des effets des trompes avec un Ave Maria lyrique.

Un ingénieur du son du nom de Michel Stievenart, intéressé par l’appel à projet lancé par Jacques Châtaignier, décida de poursuivre l’idée de ce dernier, et élabora un nouveau plan reprenant le principe du phonographe. Il créa ainsi un système pour amplifier le son acoustiquement en ayant le moins de perdition sonore possible. En 1993, les trompes des aigus et médiums en bois et métal furent édifiées, puis vint un an plus tard, le tour de celle des basses, en béton voilé

Déplacement de les trompes des médiums et des aigus ( environs 500 kg!). © Villages des Jeunes / Festivalechos.fr
L’enterrement du « corps » de la trompe va ainsi permettre un maintien et une stabilité parfaits de la trompe. © Villages des Jeunes / Festivalechos.fr
Ossature et système acoustique de la trompe des basses entouré des pères fondateurs. © Villages des Jeunes / Festivalechos.fr

Les trompes furent inaugurées le 17 août 1994. C’est d’ailleurs à cette même date qu’à lieu chaque année, la fête de La montagne qui chante

Comment fonctionnent les trompes ?

Comme nous l’avons dit, les trompes devaient agir comme un phonographe, en amplifiant le son acoustiquement, par le biais d’une forme parabolique. Michel Stievenart dut pour cela réaliser plusieurs calculs de manière à ce que les pavillons répondent à deux qualités principales : Le rendement énergétique et la directivité. Il fallut, pour le rendement trouver l’orientation et le surplomb les plus adaptés à la réverbération du son face aux aspérités de la falaise. Pour la directivité, ils dut faire en sorte que l’on perde le moins d’énergie possible, c’est-à-dire éviter une trop grande dispersion du son et trouver un angle pour que les espaces entre les échos soient audibles et non superposés. 

Premier type de trompes pour aigus et médiums © Festivalechos.fr
© Festivalechos.fr

Comment se fait la réverbération ?

La falaise de la Plane et ses aspérités ( cerclées en rouge sur la photographie ci-dessous) font partie intégrante de l’instrument, il s’agit même son principal atout. En effet, sans la falaise, les trompes ne fonctionneraient pas car c’est contre elle que va se réverbérer le son. Située à 400m de distance des trompes, le temps de retour du son « projeté » va être de 2,3 secondes. C’est précisément ce phénomène que l’on va appeler « écho ». Dans le documentaire audio présenté plus haut, Pierre Jacques, un des pères fondateurs, nous explique que plus le rythme de la musique diffusée va être lent, les notes seront bien détachées et la partition simple, plus l’effet sera profond et jouera avec nos émotions. Pour utiliser les trompes, il est donc conseillé de s’essayer aux bruitages vocaux, à la musique classique ou expérimentale, mais le sound-design, le lyrisme et les musiques de films ont aussi fait leurs preuves. Toutefois, les trompes restent des instruments imprévisibles, sans règles, dont la qualité sonore varie également avec le temps et la température qu’il fait et leur conservation n’en demeure évidemment pas moins compliquée. Un entretien régulier est indispensable à sa « survie ».

Gauche, les premières trompes d’aigus et médium créées, et à droite, la trompe des basses. © Villages des Jeunes / Festivalechos.fr

Les différents points d’écoute

Le cirque : lors des festivités du faï, la montagne se remplit d’auditeurs armés de leurs lampes de poche qui parcourent les chemins et prairies en quête du meilleur point d’écoute. En effet, et c’est ce qui fait tout le charme du lieu, une nuit de concerts au faï se fait en marchant pour constater les différentes réverbérations, choisir si l’on veut plus d’aigus ou plus de graves, de belles échos ou un seul et même son. Parfois, on semble être immergé dans les notes et notre corps semble se transforme en enceinte, vibre et joue à l’instar de la falaise.

© Villages des Jeunes / Festivalechos.fr

Le théâtre de verdure : en contre-bas des trompes se trouve un étang sur lequel a été installée une scène en bois sur pilotis, de même que des gradins ont été creusés dans le relief qui y conduit. C’est de là que les musiciens, chanteurs et autres performeurs exercent leur art ; et c’est de là également que le son est envoyé vers les trompes. Cependant, d’un point de vue auditif, cet espace n’a que peu d’intérêt car le son est soit inaudible, soit « plat », puisqu’aucun amplificateur n’est sur scène. De même que, lorsqu’il s’agit de musiciens électroniques qui travaillent au casque, aucune tonalité n’est perceptible.

Le théâtre de verdure, festival Echos 2014

La ferme du Faï : est avant tout un lieu de restauration et dortoir pour les artistes en périodes de festivités, c’est également là que se vendent les produits dérivés découlant des événements, et le plus souvent DIY, tels que les vinyles, cassettes audio, sérigraphies etc. Le village des jeunes y est de ce fait installé. Le son y est semblable à celui d’une guinguette, on ne perçoit aucune écho.

L’espace repas de la ferme, face à la falaise. Un have de paix.

La croisée des chemins : est parmi les meilleures point d’écoute pour un son équilibré et une réverbération agréable. On peut s’allonger dans une prairie non loin des trompes et profiter d’un paysage idyllique en même temps que des vibrations et échos apportées par les trompes et leur falaise.

Près de la croisée des chemins, sous les trompes, la montagne se dresse massive pour devenir un impressionnant bloc noir surmonté d’étoiles à la nuit tombée.

Le plateau : c’est le meilleur point d’écoute du cirque. Le moindre son y est décuplé en 4 échos parfaits, dont le dernier s’arrête aussi net qu’un instrument ou qu’un disque ; ce qui surprend à la première écoute.

Un système qui n’est pas infaillible

Au fil des années et des intempéries, les trompes se sont fortement dégradées, altérant tout d’abord la qualité du son, puis les rendant peu à peu totalement inutilisables. En 2012, René Dupré, un retraité pris d’affection pour les trompes, se proposa de les restaurer. Le chantier dura un an, jusqu’à la veille de la dix-neuvième édition de La montagne qui chante. Les trompes des médiums et des aigus, ont été particulièrement touchées, de par leur structure en bois et métal. Et les bâches qui les recouvraient n’empêchèrent pas le bois de pourrir jusqu’à s’effriter, et les parties en métal d’être rongées par l’acidité des pluies et de l’humidité en général. Il fallut donc refaire presque entièrement les pavillons de ces deux trompes dans l’urgence imposée par les différents événements prévus. Quand à la trompe des graves, seuls les haut-parleurs durent être réparés et le béton de l’habillage nettoyé. 

La trompe des aigus et des médiums, endomagée par les intempéries en 2013. © Festivalechos.fr

Les réglages des trompes sont également assez minutieux et compliqués car, comme nous l’avons déjà dit, les trompes réagissent aux changements de température – ce qui est d’ailleurs le cas de tous les instruments. De longues balances sont donc nécessaires avant toute production sonore. Et quand bien même, certaines situations météorologiques tendent parfois, lors des représentations, à modifier le son. La perte d’énergie est alors très importante, et la qualité d’écoute en est extrêmement altérée. 

À nouveau, et depuis le printemps 2018, les trompes des aigus et des médiums sont en rénovation et même en reconstruction, mettant les festivités en pause. En effet, la structure en bois et métal des trompes étant provisoire et bien trop vulnérable aux intempéries, il fut décidé et exécuté par le village des jeunes, la construction d’une quadruple trompe avec une ossature en résine, surmontée d’une épaisse couche de plâtre. En plus d’être plus en adéquation avec la mytique trompe des graves, cette nouvelle création permettra une meilleure résistence aux intempéries de même qu’une meilleure acoustique. Vous trouverez toutes les imagesdans l’hyperlien ci-dessus.

Ici, vous pouvez voir la nouvelle trompe des aigus et des médiums, à la droite de la trompe des basses.

À quoi servent les trompes du Faï ?

Posséder un système acoustique autant unique ne peut que se partager ; c’est pourquoi depuis 20 ans, la ferme du Faï organise régulièrement plusieurs événements dans lesquels se mélangent arts sonores et visuels, tels que la montagne qui chant, le Festi’Faï, ou encore le festival Echos, plus expérimental et auquel j’ai eu la chance d’aller, en 2014, pour assiter à la performance de Paul Régimbeau – AKA Mondkopf – , ici avec Gregory Buffier, sous la formation du duo Autrenoir. Je n’aurai jamais assez d’adjectifs pour qualifier la qualité de ce que j’ai pu entendre cette nuit-là, mais je m’y essayerai tout de même dans le prochain article. En attendant je vous offre un avant goût…

À partir de 41’58 minutes, mon coeur décolle…

To be continued….

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